Du Liban à  l’Iran : une guerre dans la guerre ?


Les bombes s’abattent sans discontinuer sur le Liban et son peuple et la communauté internationale se presse lentement pour imposer un cessez-le-feu… Éléments de réflexion pour tenter de comprendre les raisons de cette guerre dont les acteurs directs que sont les israéliens et le Hezbollah ne sont pas forcément les seuls protagonistes…

Le Liban se trouve au cœur d’une confrontation régionale qui ne dit pas ouvertement son nom. Les bombes s’abattent sur ce petit pays du Proche-Orient, les morts et les blessés (majoritairement des civils) augmentent chaque jour. La communauté internationale se presse lentement pour imposer un cessez-le-feu…

Quels sont les protagonistes de ce nouveau conflit au Proche-Orient ?

  • Tout d’abord, il y a le Liban qui vit une fois de plus sur son sol et dans sa chair une guerre. Une guerre qu’il n’a pas choisi de faire, une guerre dont son armée n’est pas partie prenante, mais dont son peuple et ses infrastructures payent le plus lourd tribut…
  • Ensuite, il y a Israël qui entend officiellement combattre pour sa sécurité et contre le terrorisme. Cette lutte se mène à  la fois sur le front de Gaza contre le Hamas palestinien, et sur le front au nord face au Hezbollah libanais. Cette double raison sécuritaire et anti-terroriste fait écho au discours de son allié et protecteur les États-Unis.
  • Les États-Unis qui veulent imposer leur stratégie politique dans cette partie du monde où les influences de la Syrie et surtout de l’Iran dérangent leur plan visant à  instaurer le « Grand Moyen-Orient » démocratique, pensé et théorisé par les Think tank américains conservateurs
  • Au-delà , il faut aussi compter sur la Syrie toujours présente dans les affaires qui touchent au Liban et aussi l’Iran qui fait face aux États-Unis et à  Israël depuis bien des mois. La question du nucléaire et de l’équilibre des forces est au coeur de cette confrontation indirecte.
  • La grande absente ou presque est une fois encore la diplomatie européenne. Cela n’empêche pas le Royaume-Uni et plus encore la France de tenter de faire entendre leur voix au milieu du fracas des bombes.

Le territoire libanais et son peuple est donc aujourd’hui et depuis le 12 juillet 2006 aux prises avec cette réalité qui apporte son lot de morts, de souffrances, de peurs et de destructions. Quelles réflexions développer pour tenter d’expliquer et de comprendre ? Quel intérêt représente le Liban pour les différents protagonistes directs ou indirects, déclarés ou plus discrets qui son Israël, Les États-Unis, la Syrie ou l’Iran ? La compréhension de ce qui se passe au Liban aujourd’hui demande d’élargir la réflexion aux acteurs régionaux, aux puissances militaires et politiques de ces 4 pays. Toute la complexité se situe dans la prise en compte des intérêts contradictoires de ces derniers.

Un peu d’histoire…

Pour comprendre le jeu Syrien et iranien, il faut rappeler que le Liban a été créé par la France en 1922 lorsque la SDN a placé la zone sous mandat franco-britannique. Or, ce qui est le Liban aujourd’hui faisait parti de provinces Ottomanes où il n’existait pas de frontières précédemment. La Syrie a toujours considéré cette séparation comme l’oeuvre des européens (notamment du Mandat français) et non comme une réalité historique. De plus, la Syrie a occupé le Liban suffisamment longtemps depuis ces 30 dernières années pour comprendre qu’elle entend y maintenir sa présence et son influence, ce qui traduit un intérêt pour le Liban et son territoire. Pour aller plus loin et développer quelques rappels historiques sur l’histoire du Liban.

Le Hezbollah : un acteur central

Drapeau du Hezbollah

Drapeau du Hezbollah

Pour cela le Hezbollah entre pour une grande partie dans la stratégie syrienne et plus largement iranienne dans la mesure ou ce groupe militaire et politique doit à  ces deux pays les moyens financiers qui lui ont permis de se développer tant militairement que politiquement et socialement. Le Hezbollah est fortement implanté dans les strates de la société libanaise ce qui lui assure une reconnaissance politique mais aussi sociale. Oeuvre de charité, aides et solidarités avec les plus démunis, forces de résistance qui a contribué à  la libération du sud du Liban occupé pendant 22 ans par Israël, le Hezbollah est de toutes les batailles. Il est devenu un élément incontournable de la vie libanaise. Il peut s’appuyer sur des relais politiques que lui assurent ses députés et ses ministres au gouvernement libanais. Il est omni présent au sud du Liban et constitue la seule force armée en mesure d’inquiéter Israël pour sa sécurité.

Et c’est d’abord le Hezbollah que déclare combattre Israël. Afin de stopper les attaques aux roquettes Katiouchas qui sont tirées depuis le sud du Liban sur les villes du nord d’Israël. L’enlèvement de deux soldats israéliens à  proximité de cette frontière déclenchera l’offensive qui se poursuit depuis le 12 juillet sans discontinuer. Le Liban dans son ensemble et sans distinction est soumis aux pires bombardements de son histoire, pourtant tellement confronté à  la guerre. Après plus de 20 jours d’intenses bombardements, le Hezbollah n’est toujours pas détruit et les civils libanais payent un très lourd tribut. On ne voit pas d’issues militaire ou politique. Mais le Hezbollah est-il véritablement l’objectif visé ? N’est-il pas une sorte d’épouvantail derrière lequel la Syrie et surtout l’Iran seraient visés ? Israël constitue une sorte de force avancée servant non seulement ses intérêts mais aussi ceux des Etats-Unis.

Essor du chiisme : de l’Iran aux rives méditerranéennes

Pour s’en convaincre et le comprendre il faut élargir notre regard, prendre du recul, s’éloigner du Liban pour regarder la région non plus proche-orientale, mais moyenne-orientale.

Une certaine logique semble en effet se dessiner dans le fait qu’aujourd’hui les libanais Chiites (groupe majoritaire au Liban) et le Hezbollah (créé, financé et aidé par la Syrie et l’Iran) constituent en quelque sorte un « poste avancé » pour les syriens (alliés de circonstance du jeu iranien dans leur lutte contre Israël) et plus encore pour les Iraniens (chiites). Ce « poste avancé », permet à  l’Iran d’entrevoir la possibilité d’accéder aux rives méditerranéennes et au voisinage d’Israël (son ennemi juré et déclaré maintes fois). Faire cette observation ne vise pas à  stigmatiser les musulmans (et de prétendre que tous les chiites suivent la même logique), c’est un fait qu’il convient d’avoir à  l’esprit sans pour autant simplifier l’analyse et réduire la réflexion à  cette donnée.

Il s’agit de montrer qu’il y a derrière ce qui se passe actuellement au Proche-Orient une logique politique qui dépasse les simples frontières des États. L’essor d’un courant chiite est une réalité qui s’appuie sur plusieurs facteurs. Tout d’abord, il trouve sa source dans la révolution iranienne de 1979 qui marque un tournant dans les équilibres régionaux. Équilibres que les États-Unis tenteront d’ailleurs de modifier en encourageant la guerre entre l’Iran et l’Irak, armant alternativement les deux camps. L’Irak qui concentre une majorité de chiite, est déstabilisée lors des guerres du Golfe de 1991 et surtout depuis la seconde guerre en Irak menée par les USA et le Royaume-Uni. Cette guerre détruit l’État irakien structuré sur le parti Baas aux ordre du dictateur Saddam Hussein. Le peuple irakien composé de Kurdes, de Sunnites et de Chiites et de Chrétiens est depuis la guerre en Irak confronté à  des forces politiques et militaires diverses. Le chaos est quasi permanent, la violence et les attentats se développent. Les chiites irakiens (majoritaires) ont supplanté les sunnites (sur lesquels s’appuyait principalement le pouvoir de Saddam Hussein, ainsi que sur quelques chrétiens). L’Irak bascule de fait dans ce même mouvement du chiisme et rejoint un ensemble vaste qui regroupe des forces de l’Iran à  l’Irak et aussi les quelques zones du Liban sous influence de la Syrie ou du Hezbollah. Un ensemble chiite qui inquiète au moins autant les USA que les pays arabes musulmans sunnites sur lesquels s’appuient les américains et les européens.

L’influence iranienne se nourrit de l’escalade de la violence

Il semble que les projets américains incarnés par « le Grand Moyen-Orient » ne soient pas engagés sous les meilleurs auspices. Si le but était d’assurer aux Etats-Unis une certaine main mise sur les choix politiques et les ressources de la région, ce but est pour le moment loin d’être atteint. L’ensemble de la région est soumise à  des pressions contradictoires qui peuvent menacer d’exploser à  plusieurs endroits et de façon incontrôlables. Plusieurs pays de la région peuvent se transformer en champs de bataille et ce que vit le Liban actuellement pourrait s’étendre à  d’autres pays. Pour le moment, l’Iran parait engranger quelques bénéfices de cette situation et devient un acteur régional aussi discret qu’incontournable. Bien loin d’être affaibli et isolé l’Iran représente de plus en plus l’interlocuteur pouvant arrêter l’escalade de la violence. Israël et les Etats-Unis se trouvent paradoxalement engagés dans un conflit qui bien loin d’affaiblir leur adversaire iranien, le replace dans le jeu diplomatique et militaire de la région…

Israël et les américains semblent maintenant engagés dans un conflit qui peut dépasser les simples frontières du Liban… Pire, au fur et à  mesure que les civils libanais meurent, c’est l’engrenage d’un conflit inextricable qui semble se mettre en marche… Bien loin de renforcer sa sécurité, Israël se retrouve condamné pour les massacres que perpétue son armée dont celui de Cana (ou Qana) symbolise toute l’horreur. Les Etats-Unis réussiront-ils encore longtemps à  stopper les initiatives de la communauté internationale au niveau de l’ONU ? Pour combien de temps encore, les États-Unis et Israël pourront-il justifier le recours à  la force et ignorer le chemin de la Paix ?


About Fabien

Géographe. Maître de conférences à l'Université de Caen Basse-Normandie.
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