Guerre des mondes et guerre des mots


Avec les discours ambiants on peut voir apparaitre une certaine évolution du sens des mots. Cette évolution cache souvent une volonté d’euphémisation de la réalité… La vision d’un monde découpé en blocs donne un écho favorable à la théorie du “choc des civilisations” de Samuel P. Huntington. Mais quelle est la pertinence et la réalité de cette vision du monde ? Quelques exemples dans le contexte actuel de guerre au Proche-Orient permettent de mesurer les efforts à accomplir pour redonner du sens aux mots…

Les médias, mais pas seulement eux, sont les plus enclins à abuser du sens des mots. Le vocabulaire utilisé est bien souvent contraire au sens des mots. Est-on déjà dans le novlang que décrivait George Orwel dans son livre 1984 ? Quelques exemples peuvent illustrer cela quand on écoute les reportages, qu’on parcourt les articles des journalistes et des “experts”… Quelques mots et expressions en vogue actuellement…

Guerre des mondes…

Concept pour le moins central dans l’approche des conflits de la planète, la notion de “monde” est souvent utilisée pour imager les camps et les blocs qui sont censés entrer en conflit. Cette vision binaire (0 et 1), manichéenne, (le bien et le mal), trouve son développement théorique dans les textes et théories de Samuel P. Huntington avec son ouvrage sur le “choc des civilisations”. Véritable tournant idéologique avec avant cela les théories de Francis Fukuyama sur “la fin de l’histoire”, ces nouvelles approches ont considérablement influencé les esprits des décideurs politiques, mais aussi les analyses médiatiques et politiques. Ces approches ont l’avantage de satisfaire aux standards de la société de l’information où les slogans remplacent bien souvent l’analyse. Si on emploie le terme de “monde”, c’est bien souvent pour paraphraser celui de “civilisation”. Ainsi entend-on parler d’un “monde occidental”, d’un “monde musulman” ou “arabo-musulman”… Mais quelle est la réalité de ces termes ? Quelle est la réalité des idées que sous-entendent ces expressions et ces mots ?

Le monde occidental

Quel est donc ce monde occidental ? Qui est-il, à quoi correspond-il ? Doit-on voir dans cette expression la résurgence d’une approche de l’Humanité qui ferait la part belle à la distinction entre un monde civilisé, blanc, chrétien… face au monde de la barbarie ? Doit-on retrouver derrière cette expression de “monde occidental”, l’approche aseptisée d’un colonialisme et d’un racisme latent ? Ces questions aussi larges qu’elles puissent paraitre témoignent néanmoins d’une réflexion que l’on doit avoir face aux mots et expressions. Parler d’un monde occidental, c’est avant tout en faire un particularisme, l’extraire d’une humanité universellement partagée. Mais c’est aussi considérer que ce monde occidental serait finalement matérialisé par une sorte de socle commun de valeurs, d’idées, de populations… Or, ceci est totalement contredit par la réalité des faits et par l’histoire des sociétés humaines. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à chercher où placer les limites de ce monde occidental par rapport à d’autres mondes, à d’autres ensembles ? L’hétérogénéité est partout de mise et le brassage culturel, politique, social est devenu une réalité permanente et déjà  bien ancienne… Là encore penser en termes de “mondes” séparés, cloisonnés, clairement délimités c’est aller à l’encontre de la réalité des sociétés humaines. C’est pourtant toute la base de la théorie du “choc des civilisations” qui guide en bien des domaines l’action de gouvernements comme celui des États-Unis. Totalement contraire aux principes humanistes et universalistes, cette théorie entend appréhender les relations en termes de confrontations (clash en anglais) de blocs de populations, autant de “mondes” artificiellement construits. Le pendant de ce monde occidental serait une kyrielle d’autres “mondes” ou “civilisations” dont le monde “arabo-musulman”. Car il y a toujours un double, un autre qui doit donner sa raison d’être au premier…

Le monde arabo-musulman

Qu’est-ce donc que ce “monde arabo-musulman” ? Il est surprenant de constater l’association ente “arabité” et “Islam”. On fait ainsi référence à un groupe de populations (les arabes) et à une religion (l’Islam). Depuis les attentats du 11 septembre 2001 qui ont frappé les États-Unis, cette approche est particulièrement à la mode. Pourtant ce “monde” n’a lui non plus rien d’une évidence en termes d’unité et de réalité. Pourquoi considérer cette vision du monde comme caricaturale ? Sans doute parce que le “monde arabe” est au moins aussi divisé et divisable que ne l’est ce qu’on appelle l’Occident ou encore l’Asie. Qu’est-ce que le “monde arabe” finalement ? Des hommes et des pays riches (voire très très riches) et d’autres pauvres (très très pauvres). Mais c’est aussi, le Maghreb et le Machrek. C’est aussi plusieurs religions avec des chrétiens (coptes, maronites, orthodoxes…), des musulmans (chiites, sunnites, druzes…), des pays plus ou moins démocratiques et des dictatures sanguinaires, des régimes politiques ultra libéraux et des crypto-états soviétiformes… Bref un ensemble de choses totalement hétéroclites… mais en rien un “monde” tout comme l’occident et le reste de la planète n’en sont. Il est un autre domaine ou la réflexion sur les termes doit aussi être de mise. Celui du traitement des conflits qui traversent les pays et tuent les populations. Deux notions peuvent par exemple illustrer cette idée. Dans un contexte de guerre, l’euphémisme devient une façon de rendre cette guerre plus “acceptable” aux yeux des opinions publiques. On ne montre que très rarement les images des corps des soldats et encore moins ceux des civils qui meurent. La guerre en Irak a été de ce point de vue un exemple flagrant de cette stratégie de communication. Mais la guerre qui a lieu en ce moment au Liban doit aussi nous faire réfléchir sur ce qu’est la guerre.

Euphémiser pour masquer la réalité de la guerre

Nettoyer

Ce terme est devenu célèbre depuis ces dernier mois lorsque Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, l’utilisa pour parler des banlieues françaises. Mais c’est un mot qu’on entend aussi dans les discours internationaux dans les conflits armés où les populations sont prises au milieu des belligérants. Récemment, le Premier Ministre israélien, Ehud Olmert exprimait dans les colonnes du journal Le Monde son intention de “nettoyer” le sud du Liban. Le nettoyer de quoi ? Quelle est donc cette saleté qui doit être nettoyée ? Car si on utilise ce verbe “nettoyer” c’est bien sûr pour enlever des saletés, des salissures, des parasites… C’est ainsi qu’avec ce terme entendu dans la bouche même de Ministres et hommes politiques on exprime une volonté de non seulement s’attaquer à des hommes, mais, pire encore, qu’on en arrive à retirer à ces mêmes hommes l’humanité qu’ils ont, en ne les considérant plus comme des hommes justement. Dès lors que par analogie, on parle ainsi d’hommes, d’être humains qui ne seraient plus suffisamment humains pour qu’on les considère comme des détritus, des saletés, des parasites qu’il faudrait éliminer, nettoyer… on franchit un cap, celui de la déshumanisation de l’autre, de celui qu’on appelle l’ennemi ou le barbare. Ce terme de nettoyage est épouvantable, aussi épouvantable que lorsque l’on parle de nettoyages ethniques. Et pourtant ce mot est de plus en plus utilisé pour parler d’êtres humains sans que l’on ne réfléchisse plus au sens de ce mot…

Déplacement de population

On parle aussi de déplacement de population dans une forme d’euphémisme de la réalité de civils fuyant la terreur des combats, des bombardements, de la guerre. Chassés de chez eux, de leurs maisons et de leurs villages ces hommes et ces femmes sont jetés sur les routes de l’exode. Parler de “déplacés” pour exprimer la réalité des Libanais, des Palestiniens, des habitants du Darfour, des Tchétchènes… c’est nier une partie de leur réalité, masquer une part dérangeante de la réalité. Le déplacement est une chose si banale dans nos sociétés, presque une valeur positive, celle du mouvement, de la mobilité, du bougisme… Mais la réalité de ces hommes et ces femmes n’est pas celle d’un choix libre de se déplacer. Non, pour eux, c’est une obligation de survie, une fuite face à la mort. C’est pourquoi on peut, là encore, s’arrêter sur le sens du choix de ce mot “déplacer” pour parler de ces populations qui tentent de survivre à la guerre en fuyant devant les armes, chassés de chez eux et terrifiés… C’est par l’utilisation de ces mots injustes que la réalité nous semble toujours plus obscure et incompréhensible, inexprimable dans ce qu’elle a de terrible. Pourtant, il faudrait prendre le temps de revenir sur tous ces mots qui nous sont improprement imposés et qu’on ne prend plus le temps d’analyser…


About Fabien

Géographe. Maître de conférences à l'Université de Caen Basse-Normandie.
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