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Frontière Maroc Espagne : Asymétries frontalières

Frontière Maroc - Espagne :
asymétries frontalières "Nord" / "Sud"...

La méditerranée : espace enjeu entre Europe et Afrique
 

L’Europe et l’Afrique du Nord ont pendant longtemps eu pour espace de lien la mer Méditerranée, cette « mer du milieu » sur et autour de laquelle se sont nouées les relations entre populations et cultures différentes, où se concentrent aussi des tensions géopolitiques. La Méditerranée n’est-elle pas aussi une « fracture » pour reprendre l’expression de B. Kayser (1) ? Une « fracture géographique », mais aussi sociale et économique, tant les inégalités sont fortes de part et d’autre de la Méditerranée.
La situation contemporaine ne peut être comprise et interprétée qu’avec l’éclairage de l’histoire. L’évolution la plus palpable des relations et des frontières sud de l’Europe, celles de l’Espagne, de la France, de l’Italie ou encore de la Grèce, est sans doute le passage à des frontières ouvertes, véritables fronts pionniers durant la période d’expansion coloniale à celui de frontières fermées (barbelés, barrières et murs…), comme aujourd’hui, et qui donne matérialité aux expressions d’« Europe forteresse », d’« Europe sanctuaire ».

  • Les divers éléments et développements présentés sur cette page sont extraits de ma thèse de géographie sur les asymétries frontalières, soutenue à l'université de Caen Basse-Normandie en novembre 2009. De ce fait, pour toute citations ou "reprises" veillez à en indiquer clairement la source. Ma thèse est en libre téléchargement sur la page des travaux et publications. Les éléments repris ici se trouvent essentiellement dans les chapitres 6 et 9 de la thèse.
  • (1) - Voir Kayser Bernard (1996) : Méditerranée, une géographie de la fracture, Aix-en-Provence, Edisud, 126 p.
  • (2) - Voir Lacoste Yves (1988) : Questions de géopolitique. L’Islam, la mer, l’Afrique, Paris, La Découverte, 252 p., p. 19.
  • (3) - La notion de dépendance fait écho aux théories de la dépendance formulées à la fin des années 1960. Inspirées du marxisme, ces théories cherchaient à analyser et expliquer les problèmes de sous-développement à partir de la domination des États du nord sur ceux du sud. Ce sont donc les rapports de forces entre les nations, les États, qui sont pris en compte pour expliquer les rapports de domination au cours de l’histoire. Par exemple, des auteurs comme Samir Amin se sont particulièrement employés à montrer comment les rapports de dominations issus des impérialismes ont produit les conditions de la domination des pays du nord sur ceux du sud, maintenant ces derniers dans une situation de dépendance.
  • (4) - Voir Y. Lacoste, 1988, Op. cit. p. 15.

Accompagnant ces deux conceptions de la frontière, deux phénomènes déterminants permettent de comprendre la nature des relations entre pays et populations de part et d’autre des deux rives méditerranéennes : les discontinuités sociales fortes que constituent les asymétries et, en lien avec cette réalité, l’histoire, celle de la colonisation, des rapports de domination impérialistes.
Les asymétries sont des discontinuités sociales qui s’expriment sous les traits de la différence et de l’inégalité. Cette réalité est maintenant admise de manière irréfutable. (F. Guillot, 2009).
Yves Lacoste, parmi d’autres, proposait dès la fin des années 1980 une analyse claire de la situation en Méditerranée.

"La Méditerranée se trouve d’abord sur la ligne de discontinuité majeure qui sépare le tiers monde de l’ensemble des pays développés. Mais cette ligne de discontinuité que l’on peut tracer sur un planisphère tout autour de la planète ne correspond pas dans son ensemble à une zone de tension en continu. […] sur cette longue ligne de discontinuité, deux secteurs correspondent à des phénomènes relationnels particulièrement intenses et complexes entre ce qu’il est convenu d’appeler le « Nord » et le « Sud ». Ces deux secteurs sont les deux Méditerranée : la Méditerranée américaine (entre le sud des États-Unis, le Mexique, l’Amérique centrale, les Antilles et le nord de l’Amérique du Sud) et la Méditerranée de l’Ancien Monde, entre l’Europe, l’Afrique et le Proche-Orient. (2)"

Cette discontinuité sociale s’est construite au cours d’une histoire des relations qui s’est structurée sur des rapports de domination et de dépendance (3). La colonisation en représente sans doute l’expression la plus forte avec les conflits et guerres qui rappellent combien cette région est un espace de tensions.

Parmi les grandes zones de tension que l’on peut recenser à la surface du globe, celle de Méditerranée qui se prolonge vers le Moyen-Orient apparaît aujourd’hui comme la plus dangereuse, non seulement pour les populations directement concernées, mais aussi au plan mondial. (4)

L’histoire plus ou moins récente de la Méditerranée, c’est celle de l’évolution des relations entre des métropoles et leurs colonies (centres / périphéries), puis les relations entre jeunes nations qui tentent de devenir indépendantes et ex tutelles coloniales qui cherchent à garder une certaine influence sur un continent : l’Afrique. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie et dans une moindre mesure l’Espagne sont de ce point de vue les pays d’Europe qui ont marqué de leurs empreintes ces relations particulières avec de nombreux pays d’Afrique, anciennement colonisés. Cette réalité représente un des éléments qui doit permettre de comprendre la situation actuelle. L’histoire coloniale des pays européens a considérablement transformé les représentations et rapports de millions de personnes sur le continent africain avec l’Europe.
Par ailleurs, la zone méditerranéenne constitue de plus en plus une région où la pression démographique, migratoire plus exactement, devient particulièrement forte. La Méditerranée représente, d'Est en Ouest, de Beyrouth à Gibraltar, une frontière entre le "nord" et le "sud", entre richesse et pauvreté. Sur plus de 3800 km, cette mer est à la jonction entre deux mondes et deux continents, l'Europe et l'Afrique. Entre les côtes Libyennes et l'Italie ce sont plus de 800 km de distances, entre Espagne et Maroc, quelques kilomètres tout au plus.
La traversée de cette barrière naturelle que constitue la Méditerranée devient le théâtre d'un drame humain que les médias relates de temps à autre, montrant des hommes et des femmes, fatigués, mourant sur des embarcations surpeuplées et qui viennent s'échouer sur les rives d'une Europe qui se replie sur elle-même. Les chiffres des disparitions et des morts, des arrestations donnent une idée assez clair de la pression, de l'asymétrie migratoire qui se joue chaque jour aux portes de l'Europe.
Les candidats à l'exil vers cet horizon synonyme de richesse, de mieux vivre, de liberté et de démocratie, sont bien souvent happés par les réseaux de passeurs clandestins, abandonnés à leur sort, arrêtés et expulsés s'ils arrivent vivants sur les côtes européennes. Avec l'entrée dans l'Union européenne de la Grèce (1981), de l'Espagne et du Portugal (1990), ce sont autant de portes d'entrées vers l'Europe que l'Union Européenne et les pays du littoral méditerranéen doivent contrôler. La méditerranée devient un lieu de passage, la rive nord se transforme de plus en plus en une forteresse visant à rendre étanche cette limite entre le "nord" et le "sud". Depuis plus de dix ans maintenant les pays européens tentent de contrôler cet espace à grand renfort de moyens policiers et militaires, mais aussi juridiques. On parle de plus en plus de "réguler les flux", contrôler les "populations à risque"... La question migratoire est instrumentalisée dans les discours et idéologies des partis xénophobes et populistes. bien souvent, les immigrés sont les bouc-émissaires des problèmes socio-économiques que rencontrent nombre de pays européens. La misère et la pauvreté vont à la rencontre de l'opulence et se heurtent à tout un arsenal civil, militaire et juridique.
Dans ce contexte de tension, les frontières constituent un espace particulièrement intéressant pour matérialiser la nature des relations et rapports sociaux, où les inégalités sociales et les différences culturelles par exemple, jouent un rôle central, omniprésent, incontournable. C'est le sens de la notion d'asymétrie frontalière - notion rendant compte à la fois des différences et des inégalités dans les rapports sociaux.


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Maroc - Espagne :
histoire et relations mouvementées


De la Reconquita Espagnole à la rébellion franquiste...
 

La présence espagnole sur les rives sud de la Méditerranée, dans ce qu’on appelle aujourd’hui les enclaves de Ceuta et de Melilla, a commencé dès le début de XVème siècle. C’est à la fin de la Reconquista, après la prise de Grenade par les catholiques (1492) que Pedro de Estopiñan arrive à Melilla (1497). Melilla fait alors office de tête de pont espagnole en territoire ennemi. À l’époque, ces enclaves étaient appelées des fronteras, c’est-à-dire des places fortes ou présides, protégés par une force militaire implantée en territoire ennemi. D’autres présides s’ajoutent d’ailleurs le long de la côte méditerranéenne de l’Afrique du Nord, constituant autant de points de fixation pour poursuivre la croisade engagée par les forces armées espagnoles (catholiques) contre l’Islam. C’est ainsi que sont occupées successivement Mazalquivir (1505), Oran (1509) et la région d’Alger (1510) ou encore Tripoli (1510) par exemple.
Pour autant, la volonté de la couronne d’Espagne ne vise pas à étendre le contrôle sur les espaces intérieurs du Maghreb. Comme l’écrit Fernand Braudel :

Etablies à l’époque de Ferdinand le Catholique, surtout de 1509 à 1511, les fronteras ont été alors plantées en bordure d’un pays archaïque, inconsistant, incapable de se défendre. (5)

Le coût d’entretien et de renforcement des présides est important pour l’Espagne qui est davantage occupée par l’aventure vers les Amériques qui constituent la priorité pour le pouvoir espagnol. Ces deux éléments expliquent aussi les raisons qui limitent l’avancée plus profonde vers l’intérieur du Maroc. Très vite la stratégie de défense des côtes espagnoles est assurée par les quelques places fortes qui dépendent du ravitaillement venu d’Espagne ce qui représente un coût, une charge qui finit par limiter l’intérêt des présides.

  • (5) - Voir Braudel Fernand, (1990) : La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Tome 2, Destins collectifs et mouvement d’ensemble, Paris, A. Colin, (neuvième édition), 800 p., p. 604)
  • Pour aller plus loin sur cette question, n'hésitez pas à lire le très bon ouvrage, écrit par Yves Zurlo, publié en 2005 (Harmattan) : Ceuta et Melilla. Histoire, représentations et devenir de deux enclaves espagnoles. Cet ouvrage est écrit à partir de la thèse de géographie qu'il a soutenu en 2002 et retrace, notamment, de manière détaillée l'histoire des deux enclaves espagnoles au Maroc.

    Couverture Zurlo : Ceuta et Melilla. Histoire, représentations et devenir de deux enclaves espagnoles
  • vous pouvez aussi trouver des informations et des articles concernant l'actualité des deux enclaves de Ceuta et Melilla sur le blog d'Yves Zurlo

Une autre alternative stratégique consiste à mener des opérations ponctuelles par la mer et d’attaquer les rives du nord de l’Afrique pour prévenir d’éventuelles attaques venues du Maghreb. Cela permet aussi de maintenir et de renforcer une présence maritime pour protéger les ports ibériques et les cargaisons d’or des galions espagnols face aux actes de piraterie barbaresques.
Aux côtés des Espagnols, s’ajoute la présence portugaise, eux aussi engagés dans la lutte contre l’Islam. Ce sont d’ailleurs les Portugais qui s’emparent de Ceuta en 1415 et qui placent divers points fortifiés le long du littoral marocain : Azemmour, Agadir, Safi, Mazagan ou encore à Larache, tout le long du littoral atlantique. Cependant, les Portugais échouent à prendre Tanger (1437) ce qui place Ceuta dans une situation isolée, et qui explique en partie le fait que la ville est très fortement fortifiée, bien à l’abri de la presqu’île. Les garnisons de Ceuta se retranchent derrière un fossé de défense.
C’est en 1668, lorsque le Portugal devient indépendant que Ceuta passe sous administration espagnole, comme le stipule le traité de paix entre l’Espagne et le Portugal. Ceuta est davantage considérée comme un presidio, c’est-à-dire une place forte, mais aussi un bagne, les deux fonctions étant réunies.
Malgré la volonté du Sultan Ismail Moulay (dynastie alaouite) qui parvient à reprendre plusieurs des implantations portugaises en territoire marocain en 1694 et 1724, le siège de Ceuta est un échec. Même la Grande-Bretagne qui attaque la ville en 1702 ne parvient pas à s’en emparer, mais conquiert le territoire de Gibraltar de l’autre côté, en Espagne, en 1704.
C'est véritablement au cours de la période d'expansion coloniale, au XIXème siècle, que Ceuta et Melilla vont endosser une place plus importante dans les projets politique de l'Espagne. Les deux villes fortifiées vont constituer des "têtes de pont" dans l'optique de la politique de pénétration espagnole au Maroc. Cette politique - au départ pacifique - devient peu à peu plus conflictuelle. La « guerre d’Afrique » que mène l’Espagne au Maroc en 1859-60 permet d’étendre encore les frontières de Ceuta et Melilla. Ce conflit est une guerre coloniale meurtrière qui ne s'achève qu'en 1927. La ville de Ceuta devenue indépendante de la province de Cadix en 1925 est depuis lors restée sous la souveraineté espagnole.
Enfin, autre fait marquant de l'histoire qui lie ces enclaves au Maroc à l'Espagne, c'est lorsqu'en 1936, la rébellion franquiste contre le gouvernement légal de la république, se projette à l'assaut de l'Espagne depuis Ceuta et Melilla avec le général Franco à sa tête.
A la suite de ces quelques faits marquants de l'histoire commune de l'Espagne et du Maroc, où Ceuta s'est affirmée comme un enjeu de discorde au fil des siècles, il faut noter que la ville de Ceuta est devenue depuis 1995, une ville autonome, malgré la revendication insistante du Maroc pour que lui soient rendues Ceuta et Melilla.

Ceuta et Mililla, deux enclaves espagnoles en Afrique
 

Ceuta et Melilla sont deux villes espagnoles ; mais pas seulement. Elles ont la particularité d'être situées de l'autre côté de la Méditeranée, sur le continent africain. Elles sont deux des "confettis" de l'empire espagnol au Maroc, les plus connus, sans doute les plus emblématiques. Même si l'on a coutume de les citer ensemble, les deux villes espagnoles de Ceuta et Melilla ne sont pourtant ni semblables ni proches l'une de l'autre car si Ceuta se situe face au port d'Algésiras en Espagne, de l'autre côté du détroit de Gibraltar, à seulement 14 Km des côtes andalouses, Melilla quant à elle, se trouve beaucoup plus éloignée de l'Espagne, à 400 Km à l'est de Ceuta, tout près de la frontière algérienne et à plus de 200 Km de Malaga en Espagne. A ces deux enclaves espagnoles au Maroc s'ajoutent trois autres ilôts de terre de l'empire espagnol qui s'échelonnent le long de la côte marocaine : Alhucemas, Peñón de Vélez de la Gomera et les îles Chafarinas. Tout cela constitue les vestiges d'une époque où l'Espagne tentait de prendre pied sur le sol africain à la fin de la Reconquista sur les maures d'Espagne.
Au total, ces frontières entre l'Espagne et le Maroc ne représentent qu'environ 15,9 km, c'est-à-dire vraiment très peu. Cependant, ces quelques kilomètres de frontière sont soumis à de fortes tensions : politiques, économiques et migratoires principalement.

Cartes des enclaves espagnoles au Maroc
Les principales enclaves espagnoles au Maroc. Ceuta et Melilla. © Fabien Guillot 2009

Ceuta : Europe forteresse
et asymétrie migratoire

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Si l’on resserre le propos sur les enclaves espagnoles au Maroc, là encore la dimension historique des processus est ancienne. Ces enclaves constituent à elles seules des zones de contact frontalier entre l’Europe et l’Afrique, elles sont des zones où se cristallisent de fortes tensions migratoires et de fortes inégalités socio-économiques. C’est d’ailleurs souvent l’image de « porte d’entrée » vers l’Europe qui est accolée à ces espaces qui sont pourtant modestes en termes de superficie et de taille, mais où la pression qui s’exerce au niveau migratoire est importante.
L'étude de ces espaces frontaliers du sud de l'Europe sont confronté à un phénomène d'asymétrie migratoire, mais de manière plus large, il faut prendre la mesure de l'asymétrie sociale (au sens large) qui se concentre sur ces espaces frontaliers, véritable ligne de fracture entre le "Nord" et le "Sud".
Deux niveau d'analyse peuvent permettre de prendre la pleine mesure de ce processus à l'oeuvre : tout d'abord prendre en compte la situation à partir du vécu des migrants. Et, aussi, analyser la situation au regard des choix politiques des États. Ces deux niveau de lecture permettent de relier l’enjeu migratoire à l’enjeu économique. Ces espaces qui constituent des points d’entrée vers l’Europe sont avant tout des espaces de passage vers un marché du travail, vers des opportunités d’emplois dans des secteurs des économies européennes où la main-d’œuvre est souvent déficitaire. Ces secteurs d’activité sont généralement ceux de l’agriculture, du tourisme, de la restauration ou encore de la construction (bâtiment).

Survivre (à) et subir la frontière : le vécu des migrants

La multiplication des campements informels, des regroupements le long des frontières de l’Europe matérialisent une situation, une réalité vécue et subie par des milliers de migrants.

Ces situations sont aujourd’hui médiatisées et pas seulement sur les frontières du sud de l’Europe. D’autres frontières concentrent des présences qui sont autant de personnes qui apparaissent comme des « ombres » qui attendent le « bon moment », le passeur ou l’opportunité. Le renforcement des frontières par les autorités administratives, politiques, policières et judiciaires accroît les difficultés, le danger et précipite des milliers de personnes dans la clandestinité et l’illégalité. En France, le « délit de solidarité » est dénoncé par les associations qui tentent de venir en aide aux migrants qui s’entassent dans des camps de fortune dans l’attente de traverser pour rejoindre le Royaume-Uni par exemple.
Non loin de Ceuta et de Melilla, la situation n’est pas moins dramatique. Ces deux espaces sont comme des camps retranchés derrière les murs, les grillages et autres barbelés sur lesquels viennent mourir des candidats à l’exil et à l’immigration. Là aussi du fait de l’accroissement des difficultés pour traverser ces frontières, les migrants restent durant des semaines et des mois à proximité dans des camps informels attendant une opportunité pour passer. Bien souvent, comme cela m’a été confirmé lors d’entretiens, certains migrants travaillent pour gagner de quoi vivre sur place quelque temps, pour ensuite poursuivre leur avancée vers l’« eldorado » européen. Pour passer les frontières, il faut de l’argent pour payer sa place auprès des passeurs et de leur réseau. Tout un système se met alors en place.
À proximité de Ceuta, dans la forêt de Beliounech, plusieurs campements de fortune sont dressés par des migrants qui attendent pour passer en Europe. Les conditions de vie sont difficiles, précaires, parfois inhumaines. Sur ces espaces, tout semble s’additionner pour augmenter les difficultés, pour éprouver les espoirs et les corps parfois déjà bien affaiblis après avoir traversé une partie de l’Afrique. Que ce soient les conditions climatiques, l’absence des siens et l’inquiétude ou encore le danger d’une intervention violente des forces de l’ordre marocaines, tout semble se lier contre les migrants. Quelques témoignages décrivent les interventions des policiers marocains, qui s’apparentent à de véritables expéditions commando dans cette forêt où sont cachés les migrants.
En 2005, plusieurs témoignages faisaient état de ce type d’opérations. Le réseau Migreurop a d’ailleurs rassemblé dans une publication plusieurs récits qui témoignent de cette « guerre aux migrants » qui est menée aux portes de l’Europe (6). Ce travail d’enquête effectué à la fin de l’année 2005 et rendu public en 2006 montre les difficultés rencontrées par les migrants, leurs conditions de vie à Ceuta et Melilla. Ce travail militant cherche aussi à dénoncer les conditions humanitaires déplorables dans lesquelles sont laissés les migrants du continent africain. Plusieurs rapports et déclarations (7) d’ONG et d’associations d’aide aux migrants alertent d’ailleurs sur ces situations et relatent également les violences policières que subissent les migrants.

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Les choix politiques des États : la construction de la forteresse Europe

Aujourd’hui, l’Union européenne impose un double mouvement aux relations euro-méditerranéennes. Tout d’abord, les États européens érigent des frontières voulues comme imperméables aux migrations venues du Sud. C’est le sens de la « sanctuarisation » croissante de ces frontières, de l’impératif sécuritaire et de logiques impulsées dans l’espace Schengen ou dans le cadre du programme FRONTEX (8). Les moyens consacrés à la lutte contre l’immigration sont le résultat d’un effort commun des membres de l’Union européenne en lien avec les pays du pourtour méditerranéen. Il faut ajouter à ces moyens matériels les moyens financiers consacrés par l’Europe à la lutte contre l’immigration dans le cadre du programme Frontex. Ce sont 20 millions d’euros en 2006, puis 34 millions en 2007 qui ont été consacrés à la politique de lutte contre l’immigration. C’est principalement dans le domaine du renforcement et de la « modernisation » des frontières qu’est investi cet argent, comme c'est le cas pour les enclaves espagnoles au Maroc, Ceuta et Melilla.

  • (8) - Le programme Frontex coordonne la coopération opérationnelle entre les États membres en matière de gestion des frontières extérieures, assiste les États membres pour la formation des gardes-frontières nationaux, y compris dans l'établissement de normes communes de formation, effectue des analyses de risques, suit l'évolution de la recherche dans les domaines présentant de l'intérêt pour le contrôle et la surveillance des frontières extérieures, assiste les États membres dans les situations qui exigent une assistance technique et opérationnelle renforcée aux frontières extérieures et fournit aux États membres l'appui nécessaire pour organiser des opérations de retour conjointes. De plus, les membres de FRONTEX travaillent en liaison étroite avec d'autres partenaires de la Communauté et de l'UE chargés de la sécurité aux frontières extérieures, tels qu'EUROPOL (Bureau des Polices européennes), CEPOL (Collège des Polices européennes) et l'OLAF (Office européen de Lutte Anti-Fraude), de la coopération douanière et de la coopération en matière de contrôles phytosanitaires et vétérinaires, afin de promouvoir la cohérence générale. (Source : Europa, agence de l’Union européenne ).

Ensuite, s'ajoutent les décicions en matière d'orientations pour un nouveau partenariat euro-méditerranéen avec les États d’Afrique du Nord. La thématique migratoire (la mobilité) est une des entrées qui matérialise l’évolution des relations entre les populations de part et d’autre de la Méditerranée.
Les frontières de l’Europe du Sud avec les pays méditerranéens du nord de l’Afrique notamment s’apparentent davantage à une interface. Deux faits peuvent expliquer cette réalité, l’un est plus d’ordre sociopolitique, l’autre géographique.
D’un point de vue géopolitique, cela tient au fait que les relations de part et d’autre de l’espace méditerranéen sont non seulement anciennes, mais qu’elles reposent sur des déterminants sociaux au sens large (liens familiaux, culturels…), économiques et politiques qui trouvent leurs fondements dans l’histoire coloniale et à la pérennisation de rapports de dépendance entre puissances européennes et pays du continent africain.
D’un point de vue géographique, la présence de la mer Méditerranée joue aussi un rôle important dans la définition de la frontière en tant qu’interface. La dimension marine de la frontière a un impact certain sur sa représentation, comme sur les pratiques qui peuvent y être observées. Pour les géographes (mais pas seulement), l’espace marin représente une difficulté, un élément difficile à prendre en compte, à s’approprier (au sens propre et figuré). Ainsi, plusieurs expressions témoignent-elles de cette difficulté à appréhender un espace qui ne soit pas « lieu » ou « territoire ».
À partir des nombreux accords politiques signés, on peut lire et analyser les évolutions en matière de gestion des flux migratoires. Plusieurs rencontres internationales se sont fixées comme objectifs de trouver des réponses concertées aux préoccupations engendrées par une pression migratoire croissante. À la volonté de réguler, d’organiser et de contrôler ces mouvements migratoires, s’est ajoutée la question de la sécurité. Pour nombre de dirigeants politiques, parvenir à coordonner à un niveau régional les politiques en matière d’immigration est un impératif sécuritaire. Cet impératif n’est pas spécifique à l’Europe, mais existe aussi en Amérique du Nord (à la frontière entre le Mexique et les États-Unis notamment).
Divers traités, accords et actions politiques montrent ce phénomène politique inscrit lui-même dans l’évolution des rapports économiques et politiques mondiaux. Les différents accords signés entre « partenaires » euro-méditerranéens se déclinent en une cascade de conséquences, sorte d’« effet domino » dans la gestion des migrations vers l’Europe, l’idée étant de repousser le plus loin possible des frontières, de l’Espace Schengen, les migrants. Pour cela, des pays tiers assurent un premier filtre et s’engagent à contrôler et à repousser cette immigration le plus loin possible aux marges.

Photo de la frontière à CeutaCeuta, une enclave espagnoles au Maroc. Un morceau d'Europe sur le continent africain...
© Fabien Guillot, 2009

C’est ainsi que des pays comme le Maroc, l’Algérie, la Tunisie ou la Libye participent à la « sécurisation » des frontières sud de l’Europe en renvoyant des migrants irréguliers plus au sud au Niger, au Mali ou en Mauritanie… On retrouve là un des paradoxes de la construction européenne. La notion de libre circulation des personnes est présente depuis le traité de Rome de 1957. Pour autant, cette libre circulation ne s’applique qu’en partie aux ressortissants de l’Europe et exclut les « extracommunautaires ». Quelques exceptions sont d’ailleurs de mise même à l’intérieur de l’Union européenne comme en attestent les situations particulières des ressortissants Roumains et Bulgares, derniers entrés dans l’Union et ne faisant pas encore partie de l’Espace Schengen créé en juin 1985 à l’initiative de cinq pays (Allemagne, Belgique, France, Luxembourg, Pays-Bas).

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Évolution des stratégies de gestion des migrations

De manière globale, trois principales stratégies de contrôle des migrations peuvent être repérées, non seulement en Europe, mais d’une manière plus générale également en Amérique du Nord et dans l’ensemble des pays industrialisés du « nord ».

  • – Une stratégie qui repose sur l’idée qu’une aide publique au développement (APD) constitue un mécanisme de nature à réduire la pression migratoire.
  • – Une stratégie qui repose sur l’idée que les mécanismes du marché permettent de réguler les migrations. L’initiative privée se substitue à l’aide au développement, comme le préconisent les solutions néolibérales.
  • – Le laissez-faire de l’initiative privée et du marché ne fonctionnant pas, on en arrive à élaborer une stratégie de contrôle de l’émigration à la source, c’est-à-dire au niveau des pays d’origine.

Ces trois stratégies sont utilisées selon les cas de figure pour « normaliser » les mouvements migratoires, c’est-à-dire pour restreindre l’afflux de migrants, en réduire l’entrée dans le « centre », l’Espace Schengen dans le cas européen. Cela passe par un renforcement continu des restrictions administratives, par une externalisation de la gestion des migrants par le biais d’accords de réadmissions avec les pays de la périphérie par exemple. Aux limites de ces espaces imbriqués, les barrières, frontières matérielles comme règlements et lois, servent à dissuader et réprimer la migration. Cette politique gigogne se mesure enfin à l’aulne des réalités de terrain et dans les textes où les « camps de rétention », les « capacités d’accueil », les « rafles » et « arrestations » se multiplient, poussant les migrants à vivre en reclus dans les « jungles » qui jouxtent les frontières de l’Europe, où des citoyens européens tombent sous le coup du « délit de solidarité ».

L'asymétrie frontalière comme matérilisation d'un front social

Ce qui ressort de ces divers éléments, que ce soit au niveau des accords politiques et de ce qu’ils impliquent et révèlent en termes d’évolution politique et stratégique à l’égard du fait migratoire, c’est que les frontières et les limites d’une manière globale sont littéralement « travaillées » par ces processus sociopolitiques. Les limites de la sécurité comme de la souveraineté ont tendance à être repoussées toujours plus loin vers l’extérieur, comme si en matière d’immigration, les frontières stratégiques de l’Europe ou des États-Unis se situaient toujours plus au sud, c’est-à-dire en amont du fait migratoire, à la source.
Se surimpose sur ces frontières une autre forme de délimitation, celle qui sépare le « Nord » du « Sud » : c’est la marque de la « sanctuarisation ». Cette notion de sanctuarisation matérialise un phénomène particulièrement important au niveau frontalier dans la mesure où on trouve à la fois l’idée d’espace sécurisé, à l’abri de la menace, et également l’idée de lieu « sacralisé » (si on reprend l’étymologie sanctuarium, sanctus, « saint »), c’est-à-dire un espace particulier, autre, qui ne peut être mis sur le même plan que le reste. Or, cela traduit assez bien l’idée selon laquelle ces espaces et les sociétés qui y sont établies (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest…) sont à distinguer des pays et peuples du « Sud », hors de ce « monde développé », de ce sanctuaire de la civilisation occidentale. Ces espaces nationaux sont des lieux à protéger et à fermer (sanctuarisation), plus seulement du fait du processus d’intégration régionale. Dès lors, certaines frontières endossent des rôles et des fonctions qui dépassent celle de limite politique entre États. Elles matérialisent sur l’espace un « front social », c’est-à-dire une ligne de partage entre pouvoirs et conditions sociales asymétriques, où entrent en contradiction les situations sociales, politiques et économiques d’individus et groupes sociaux, d’États, inégaux et différents. (Guillot, 2009, voir les asymétries frontalières)

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Immigration et travail :
la main d'oeuvre marocaine en Espagne

Afin de mieux cerner comment les asymétries sociales se matérialisent concrètement de part et d'autre de la frontière, on peut, par exemple, s'intéresser aux relations entre immigration et travail ; les rapports sociaux sont ici très éclairants.
L’Espagne a été pendant très longtemps un pays d’émigration. Cependant, cette caractéristique ébauchée dans les années 1960, s’est totalement renversée au cours des années 1980-1990. Les transformations socio-économiques et politiques que connaît l’Espagne après les années 1980 ont eu un effet sur le volume et les flux migratoires. Certains secteurs de l’économie espagnole ont crû de manière aussi soudaine que forte, transformant profondément les modes de production par exemple dans l’agriculture qui devient intensive, dans la construction ou encore dans le domaine du tourisme. Ces transformations qui sont à relier aux évolutions du système capitaliste, à la mondialisation et à l’orientation des politiques économiques européennes ont un impact sur l’organisation de la production et la division du travail. L’immigration de la main-d’œuvre est à la fois moteur de la croissance économique et réponse aux besoins de cette dernière.

Changements socio-économiques et politiques en Espagne
conséquences sur l'immigration

Deux raisons principales, et deux phénomènes permettent de comprendre cette évolution.


  • (9) - Voir Barou Jacques (2006) : Europe, terre d’immigration, Grenoble, PUG, p. 64
  • (10) - Voir Barou Jacques, 2006, Op. cit. p. 64.

La première raison est le retour au pays de nombreux Espagnols qui avaient quitté l’Espagne dans le passé, pour trouver du travail dans les pays de l’Europe occidentale, notamment en France. Ce retour des migrants espagnols est massif à partir du milieu des années 1970. « Entre 1974 et 1980, on enregistre en effet 451 000 retours dont 94 % viennent de pays européens » (9). Ce retour a pour explication essentielle la crise qui se développe dans l’ensemble des pays européens, et également, l’attrait nouveau que représente l’Espagne qui amorce un développement économique sans précédent qui se poursuit au cours des années 1980-1990, en partie entretenu par l’entrée dans l’Union européenne et par l’apport des aides européennes.
Une seconde explication à cette évolution, c’est l’accroissement du nombre des immigrants étrangers non européens, notamment d’Afrique, mais aussi d’Amérique latine et d’Asie. Ce phénomène nait au cours des années 1980-1990 et n’a cessé de s’acccroître depuis. L’entrée de l’Espagne dans l’Europe en 1985 explique en partie l’engouement que représente le pays aux yeux des migrants de la façade sud de la Méditerranée. Surtout, cette main-d’œuvre immigrée permet de répondre à la très forte demande de main-d’œuvre de l’économie espagnole dont la croissance annuelle se situe au-dessus de la moyenne européenne. Au cours des années 1990, les taux de croissance espagnols atteignent 3,5 % du PIB alors que la croissance moyenne des pays européens se situe à 2,5 % du PIB. Dans le même temps, la population espagnole est vieillissante et les travailleurs espagnols se dirigent plutôt vers des secteurs d’activité mieux rémunérés et considérés.

Tableau - Évolution des principaux groupes d’étrangers en Espagne de 1999 à 2007
Évolution des principaux groupes d’étrangers en Espagne de 1999 à 2007. © Fabien Guillot 2009

L’Espagne attire les Européens tant du point de vue des loisirs et du tourisme que du point de vue économique. Elle représente un espace synonyme de travail pour des populations toujours plus nombreuses, vivant aux portes d’une Europe prospère. Cette situation participe à la production d’une image attractive. Juste aux portes de l’Europe, à quelques kilomètres, de l’autre côté de la mer Méditerranée, les Marocains représentent la communauté la plus nombreuse et attirée par l’« eldorado européen ». Si on prend l’exemple de l’année 1994, « 63,3 millions d’étrangers sont entrés en Espagne, dont 7,7 millions étaient marocains » (10). Ces chiffres représentent en grande majorité des touristes européens et, lorsqu’il s’agit de migrants venu du sud de la Méditerranée par exemple, nombre d’entre eux sont de passage, l’Espagne n’étant qu’une étape sur la longue route de la migration vers le Royaume-Uni principalement.
Mais si les Marocains constituent le groupe le plus important parmi les immigrés, environ 429 586 ressortissants en 2007, soit 9,49 % du total des étrangers présents en Espagne (voir tableau), d’autres nationalités viennent grossir les rangs des migrants, tels les Équatoriens (334 602 en 2007), les Argentins (138 212 en 2007), ou encore les Chinois (un peu moins de 50 000 en 2007) peu nombreux, auxquels s’ajoutent des ressortissants européens, de l’ex Europe de l’Est (523 922 roumains et Bulgares en 2007 selon l’Institut de Statistiques Espagnol, INE).
Tous sont attirés par une perspective d’emploi et entrent en Espagne soit à l’aide de visas touristiques, soit irrégulièrement, n’hésitant pas à risquer leur vie en tentant de relier le continent ou les îles Canaries à l’aide d’embarcations au départ du Sénégal ou de la Gambie par exemple. Beaucoup d’entre eux meurent, disparaissent au cours de ce périple en mer. Les enclaves espagnoles au Maroc constituent également des ports d’entrée en Espagne, et plus largement en Europe, quitte à entreprendre un long périple au péril de sa vie.

Carte de la présence Marocaine en Espagne en 2007
Carte représentant la part des Marocains en Espagne en 2007. © Fabien Guillot 2009



 

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L’Espagne n’est plus seulement un pays de transit, de plus en plus de migrants s’y installent. C’est notamment le cas des Marocains qui représentent une très forte proportion des étrangers installés dans les différentes provinces espagnoles (Voir la carte de la présence Marocaine en Espagne - ci-dessus).


  • (11) - Voir « Dans le sud de l’Italie, la saison des esclaves qui peinent pour 2 euros », article paru dans l’Humanité, 31 juillet 2006.
  • (12) - Ce système très répandu dans l’Italie méridionale recrute sur un marché du travail parallèle, géré par des intermédiaires et mafias, les caporali, une main-d’œuvre étrangère, souvent clandestine, en tout cas bon marché et soumise aux conditions d’exploitation, de travail et de vie, particulièrement dégradées et dégradantes pour ses travailleurs.
  • (13) - Concernant le cas de l’Italie, voir par exemple Brovia Cristina (2009) : « Sous la férule des Caporali. Les saisonniers de la tomate dans les pouilles », dans Morice Alain, Michalon Bénédicte : « Travailleurs saisonniers dans l’agriculture européenne », Paris, Études rurales nº 182, juillet-décembre, Éditions de l’EHESS, p. 153-168.
  • (14) - Les « contrats en origine » permettent dans le cadre de la ley de extranjería (article 42 de la ley organicá 4/2000) aux candidats à la migration temporaire de signer dans leur pays d’origine ayant des accords avec l’Espagne et l’Europe, un contrat où ils s’engagent à ne pas rester en Espagne au terme du contrat de travail.

Ils parviennent ensuite assez facilement à trouver un emploi malgré un chômage en hausse. En effet, plusieurs secteurs économiques restent demandeurs de main-d'œuvre, car les travailleurs espagnols refusent souvent les conditions de travail et de rémunération qui sont proposés pour ces emplois, peu qualifiés dans leur majorité. Cela concerne principalement les secteurs de l’agriculture, du bâtiment, les activités touristiques où existe une forte demande de main-d’œuvre souvent saisonnière, moins exigeante en matière de rémunération et de conditions d’emploi, parce qu’étrangère, réduite à une position d’immigrés dominés et maintenus dans la précarité. Le Contrat à durée Déterminé, la saisonnalité de l’emploi, les spécificités, les exceptions à la règle sont autant de moyens pour distinguer cette main-d’œuvre, pour la discriminer.
Cette réalité n’est pas spécifique à l’Espagne. Elle se décline aussi et depuis longtemps ailleurs en Europe. Dans le sud de l’Italie, là où « la saison des esclaves qui peinent pour 2 euros » (11) s’organise sur le système du caporalato (12) qui existe depuis longtemps dans toute l’Italie méridionale, accompagnant les transformations agraires, l’irrigation, l’agriculture moderne intensive (13) . En France, où les « contrats OMI » permettent aux patronats agricoles de disposer d’une main-d’œuvre bon marché pour les travaux des champs, en d’autres lieux et secteurs de l’économie européenne grâce à la politique des quotas et aux contrats à durée déterminée.

Les conditions de travail de la main-d'œuvre immigrée

Pour en rester au cas de l’Espagne, plusieurs provinces sont particulièrement concernées par ces emplois. Les régions telles que l’Andalousie et Murcie ont recours à beaucoup de saisonniers dans les exploitations agricoles, dans les serres autour d’El Ejido par exemple, dans « la mer de plastique » (voir Photo de la Mer de plastique à El Ejido).
C’est dans cette mer de plastique, sous les serres où sont cultivés les fruits et légumes que consomme l’Europe, que travaille cette main-d’œuvre supplétive et mobile. C’est sur le travail de celle-ci que s’ajustent les prix des fruits et légumes, des denrées alimentaires (mais plus seulement) et que se gagnent ou se perdent les parts de marché que se disputent, chacun à leur niveau, producteurs, entreprises de la grande distribution, États… La concurrence des prix que l’on vante comme étant dans l’intérêt du consommateur est avant tout la concurrence du travail, celui de cette main-d’œuvre, de cette force de travail. Tout ceci s’échange sur des marchés du travail parallèles, mettant en concurrence les travailleurs de secteurs économiques entiers, dans divers pays, jouant des asymétries : inégalités et différences de salaires, de droits, de protection, de législations… Généralisé, ce système suit l’évolution des rapports sociaux dans le cadre de la mondialisation, se déclinant ici et là en Europe, en Asie, dans les Amériques, au grès des organisations politiques, des évolutions juridiques, des accords (Accord Multilatéral d’Investissement, Accord Général sur le Commerce et les Services…).

Photos d'El Ejido, la Mar del plastico
La culture sous serre : espace de travail et de vie des immigrés. "Mar del Plastico" à proximité d'El ejido (Espagne) © Fabien Guillot 2007


À toutes les échelles, cette tendance de l’économie peut (et doit) être lue pour en comprendre la dimension systémique et homogène sur le fond bien qu’hétérogène sur la forme, multiple et disjointe dans l’espace fractionné et dans le vécu individuel et collectif des travailleurs immigrés ou non. Derrière cette logique d’ensemble, ce sont autant de situations vécues qui peuvent illustrer le quotidien et la réalité de ces situations décrites. Ce ne sont pas seulement des flux et des quotas, du chiffre, du quantitatif résumé en volume d’intrant et d’extrant, ni des cours et graphiques d’une bourse mondiale, ce sont des existences réelles, des corps qui s’usent au travail, des personnes qui subissent, au point d’en arriver à intérioriser, à accepter, ces rapports sociaux d’exploitation et de domination. Hicham, marocain de 25 ans, est un exemple de cette main-d'œuvre immigrée au milieu de tant d’autres. Hicham a un permis de travail, un de ces « Contrataciónes en origen », mis en place depuis 2000 par l’État espagnol (14). Rencontré dans le bateau qui relie Algésiras et Ceuta, entre Espagne et Maroc, entre Europe et Afrique, il accompagne Hanane, une de ses cousines, âgée de 21 ans qui travaille dans la restauration au sein du restaurant familial, à Malaga. Pour Hicham, la saison de travail en Espagne se termine, la période d’autorisation de travailler est finie et il retourne à Tétouan, au Maroc, dans l’attente d’une prochaine autorisation de travail.
Au cours de l’entretien qu’il m’accorde, il explique sa situation d’ouvrier agricole dans les serres, dans des conditions de travail et de vie déplorables. Hicham fait partie de ces milliers de travailleurs marocains qui sont autorisés depuis 2006 à venir travailler en Espagne pour une durée de neuf mois maximum. En signant ce type de contrat, les travailleurs marocains s’engagent à rentrer dans leur pays à l’issue du contrat et, s’ils donnent satisfaction à leur employeur, ils peuvent à nouveau signer un contrat l’année suivante. Ce système mis en place sous le gouvernement Zapatero après son arrivée au pouvoir lors des élections législatives de mars 2004 permet d’offrir ainsi une main-d’œuvre plutôt docile pour les employeurs, peu revendicative et regardante sur les conditions d’emploi, sauf à risquer d’être renvoyée à tout moment par l’employeur.

Les asymétries frontalières et les migrations du travail
dans la mondialisation

Globalement, une double logique apparait au détour des choix politiques qui sont faits. Cette politique engendre un renforcement des frontières sur la base de dispositifs sécuritaires comme cela a été développé précédemment ; et sur la base d’une logique pragmatique au niveau économique, elle consiste à user d’une main-d'œuvre immigrée pour subvenir aux besoins productifs locaux de certains secteurs de l’économie (l'agriculture espagnole n'étant qu'un des secteur pami d'autres.).
Les divers éléments présentés de manière succincte montrent comment se matérialise les situations asymétriques. Ces asymétries permettent d’incarner diverses réalités : celles de rapports de dominations et de pouvoir, celles du dumping social qui se nourrit des différences et des inégalités sociales dans le cade de la division du travail. La situation ne se limite pas à l’Espagne ou à l’Europe, ni même aux seuls États unis, mais constitue une des lignes de force de la mondialisation où la concurrence impose de nouvelles relations de travail, basées sur le « moins-disant » salarial principalement. Dans ces nouveaux rapports de dominations basés sur une mise en concurrence généralisée des forces économiques (salariés, employeurs, entreprises, États…) des marchés du travail parallèles se développent, les effets d’aubaines se multiplient, les asymétries jouent à plein dans la division du travail et l’organisation de la production. Mais cette confrontation des asymétries qui domine l’évolution du capitalisme contemporain peut aussi se lire sous d’autres configurations. Les frontières jouent là encore un rôle, beaucoup plus immédiat et évident, puisqu’elles sont parties prenantes de l’organisation de la production qui, par le biais de l’investissement direct étranger (IDE), est délocalisée de l’autre côté des frontières, comme dans le cas des Maquiladoras le long de la frontière entre le Mexique et les États-Unis par exemple.


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